Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 12:57

  

Ma participation (non primée) au concours d'écriture de la ville de Saint-Genis-Pouilly 2011 sur le thème : "Duo"

 

 

 

475152377_15b0dd9c59.jpg

 

 

 

 

Duo de Mousses

 

 

 

Ce soir notre restaurant est bondé comme tous les vendredis. 

Déjà trois ans que nous avons inauguré le « Fereno » dans le Pays de Gex, à Saint-Genis-Pouilly. Que le temps passe vite ! 

Pour trouver un nom à notre resto nous avions joué avec toutes les possibilités qu’offraient le rapprochement des syllabes de nos prénoms : Akeno et Jennifer pour choisir finalement Fereno entre autres possibilités : Ferake, Jenake, Akefer, Enofer, Jeneno.

Akeno est mon associé, il est Japonais et moi, Jennifer, française, tous deux cuisiniers et passionnés par nos métiers.

Je suis inquiète, cela fait une semaine qu’Akeno est parti au Japon et je n’ai pas de nouvelles depuis son départ. Son portable est coupé. Ce voyage prévu depuis six mois devait durer cinq jours. Une réunion de famille importante à quelque cent kilomètres au nord de Tokyo. C’était sans compter le tremblement de terre très violent qui a secoué le japon le jour de son départ. L’a-t-il su dans l’avion ? A-t-il pu rejoindre sa famille ? J’espère que tous ses membres sont sains et saufs et qu’ils n’habitent pas dans la zone ravagée par le tsunami. 

Je ne connais pas le nom de la ville ni les raisons de cette visite familiale. Hormis les heures interminables où nous parlons de cuisine ainsi que la grande complicité qui nous unit au restaurant nous ne savons rien de nos vies privées respectives. C’est la raison pour laquelle je suis frustrée aujourd’hui car je n’ai aucune réponse à toutes les questions que je me pose. 

- Alors il vient ce Duo de Mousses ?

Un client me sort de ma rêverie. Nadine, notre serveuse ne sait plus où donner de la tête et les clients s’impatientent. Je cours en cuisine réclamer le dessert vedette de notre restaurant, celui qui fait notre fierté, la jalousie de nos concurrents et le bonheur de nos habitués : Notre Duo de Mousses Papaye-Vanille. Akeno, c’est la papaye et moi, la vanille.

Pour l’heure mon souci c’est la quantité de desserts qu’il reste : à peine assez pour finir la soirée. J’ai déjà préparé ma part de vanille pour les jours qui viennent mais Akeno garde si bien caché le secret de la papaye, que je ne sais pas la faire. En cuisine, Pascal, notre aide cuisinier, me prévient :

- Il n'y en a plus que trois prêtes à être servies et plus aucune au congélateur.

- Merci Pascal, j’en prends une pour un client gourmand. Demain je m’y colle et tant pis si elle n’a pas le même goût !

- Vous n’y pensez pas ?! Les clients seront déçus et ne reviendront pas. En revanche, si vous leur expliquez qu’on est en rupture de stock momentanée on a une chance qu’ils reviennent.

- Vous croyez ? Oui, vous avez peut-être raison. Je devrais plutôt inventer un nouveau duo de mousses en attendant le retour d’Akeno. S’il revient…

- Mais oui il va revenir, tout est chaos là-bas, il est peut-être coincé quelque part, il paraît qu’il n’y a plus d’essence.

Nadine arrive tout essoufflée et lâche :

- Un monsieur énervé réclame son Duo de Mousses !

- Ok. J’y vais.

La salle s’est un peu vidée depuis mon passage dans la cuisine. Je dépose le dessert devant le client qui bougonne un « c’est pas trop tôt » très mécontent.

- Pour me faire pardonner ce retard, je vous offre les cafés et les pousse-cafés. Qu’est-ce qui ferait plaisir à Madame et à vous-même Monsieur ?

- Ah ! Merci. Le ton du client s’est radouci immédiatement. Il consulte sa compagne :

- Alors deux cafés au lait, un Amaretto et une Abricotine, s’il vous plaît.

- C’est comme si c’était fait ! je lui lance en m’éloignant. Cette fois-ci je ne le fais pas attendre. A mon retour, il me dit :

- Vous savez, votre Duo de Mousses maison est tellement incomparable que je vous aurais pardonnée sans que vous ayez à m’offrir les cafés et les digestifs ! Ces mousses sont onctueuses, douces, fondantes, fraîches et aérées tout à la fois, un parfait délice.

- C’est très gentil à vous mais je déteste que mes hôtes réclament quelque chose qui devrait déjà être devant eux. Ne vous inquiétez pas cela me fait très plaisir. Bonne fin de soirée.

C’est fou ce que ce dessert fait recette, c’est le cas de le dire, me dis-je en souriant. 

En attendant cela ne règle aucunement mon problème. J’aperçois Nadine apporter les deux dernières coupelles.

Nous avons pourtant beaucoup d’autres douceurs sur la carte ainsi que le dessert du jour qui change, comme son nom l’indique, quotidiennement. Cette semaine j’ai préparé tout un tas de tartes aux fruits pour élargir notre offre de mets sucrés mais notre Duo reste toujours en tête des ventes.

La salle s’est vidée, Nadine encaisse les dernières factures et commence à nettoyer le comptoir et les machines à café. Une fois que tout est parfaitement nettoyé, rangé et préparé pour le lendemain, ma décision est prise : demain matin, je viens aux aurores et je crée une mousse aux pommes. C’est classique mais en principe tout le monde aime la pomme.

Duo de Mousses Pomme-Vanille. Ça sonne plutôt bien. Je pourrais ajouter un peu de cannelle pour en arrondir l’arôme.

Bien sûr, ce sera provisoire, je n’ai nullement l’intention de supplanter la papaye mais il faut bien que je me sorte de ce pétrin en attendant le retour de mon associé. Pourvu qu’il revienne vite, je n’ose pas imaginer qu’il puisse ne pas revenir. C’est lui qui gère la partie administrative du restaurant, moi je suis plutôt « Relations publiques ». La publicité, le bagout, les œillades au Maire ou au Député pour leur réserver les meilleures tables cela me convient très bien ; chacun y trouve son compte. Notre établissement n’est pas seulement apprécié pour notre fameux dessert, mais aussi pour notre duo de chefs si différents et pourtant si complémentaires comme la papaye et la vanille…

D’ailleurs je m’en veux d’avoir des soucis aussi terre à terre quand je pense à ce que vivent les japonais au même instant, j’ai honte de moi.

Le lendemain matin, je suis à pied d’œuvre depuis cinq heures quand ma nouvelle mousse est prête pour la dégustation. Tiens, c’est bizarre, elle ressemble étrangement à celle d’Akeno. Il me manque tellement que je me fais des idées, me dis-je. Je sursaute en entendant :

- On essaie de copier ma mousse ?

- Oh ! Akeno ? Tu m’as fais peur ! Je t’ai appelé des centaines de fois, comment vas-tu ? Et ta famille ?

- Moi ça va, mais ma famille est très choquée. Ils n’ont pas voulu que je reste à cause des radiations. Tous mes frères et sœurs sont repartis sauf mes parents qui ne veulent pas quitter la maison, elle a tenu le coup pendant le tremblement de terre. Ils sont à plus de cent kilomètres de la centrale nucléaire abîmée, ils pensent que ça ira pour eux. Ça a été une semaine abominable, je suis content d’être rentré, même si je culpabilise à fond de m’enfuir ainsi. Il y a vraiment besoin d’aide là-bas. Et ici comment ça se passe ?

- Eh bien… pas trop bien ! On n’a plus de mousse de papaye. Hier soir cinq clients sont repartis déçus.

- Qu’est-ce que tu caches derrière ton dos ?

- Euh, eh bien, j’ai essayé de faire une autre mousse pour l’associer à la vanille, en attendant que tu reviennes. C’est un peu moins exotique que la tienne.

- Je peux goûter ? Elle est à quoi ? Ça sent la pomme.

- Oui bien sûr que tu peux goûter. Tu as raison c’est à la pomme et à la cannelle.

Akeno déguste et fait une grimace épouvantable.

Malgré tout ce qu’il vient de vivre, il arrive à garder son sens de l’humour. J’admire.

- Pouah ! Mais c’est un délice dis-moi ! La Golden éclate au palais et la cannelle à la langue !

- C’est du lard ou du cochon ?

Je ne sais jamais avec lui s’il plaisante ou non.

- Elle est tellement bonne que c’en est insultant pour moi. Il dit cela d’un air contrit.

- Arrête, la tienne est super. D’ailleurs, il me vient une idée. On pourrait faire un trio de mousses : Pomme, Papaye et Vanille. Qu’en penses-tu Akeno ? Pour garder une part de mystère à nos clients et exciter leur curiosité, on pourrait l’appeler : Trioduo ! Ils devraient deviner les composants. Qu’en penses-tu ?

- J’en pense que c’est impossible. La vérité c’est que ma mousse n’a jamais été à la papaye, mais justement à la pomme. J’en avais marre que les clients rejettent un fruit du terroir au profit de l’exotisme, alors j’ai eu l’idée de créer cette mousse à la pomme avec un peu de jus de groseilles rouges en la faisant passer pour de la papaye. Ça a tellement bien marché que je me suis retrouvé piégé, je n’ai rien osé dire. La tienne y ressemble tellement que ça n’aurait pas de sens d’en faire un Trio. Tu pourras me pardonner Jennifer ? 

Une fois la surprise passée, je lui propose :

- Tu essaies de faire une vraie mousse à la Papaye cette fois, et non seulement je te pardonne mais en plus on pourra quand même proposer notre Trioduo et nos clients devineront forcément les bons arômes même si c’est dans le désordre !

En riant et pleurant tout à la fois on se tombe dans les bras l’un de l’autre.

Quelles émotions cette semaine pour tous les deux !

 

 

 

                                                                                                Christie Jane (Mars 2011)

 


Repost 0
Published by Christie Jane - dans Concours littéraires
commenter cet article
5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 04:50

Le thème du concours de la ville de Meyrin (2005) : Jardin(s)

(Pas eu de prix)

 

 

 

 

  IMGP0938.JPG

 

 

 

 

 

Dernière récolte


 

 

Je visualise mon jardin comme si j’y étais. Je me trouve dans mon verger et tout me revient en mémoire.

Lorsque nous avons acheté le terrain, c’est la première chose que nous avons fait planter. Un pépiniériste de la région avait arrêté la vente d’arbres fruitiers depuis un an, toutefois il en possédait encore quelques-uns en pleine terre. Ces arbres avaient donc entre quatre et six ans. Nous n’avons choisi que des variétés différentes : quatre cerisiers, Burlat, Géant d’Hedelfingen, Lapins et Napoléon, quatre pruniers, Quetsch d’Italie et d’Alsace, Reine-Claude Dorée et Violette ainsi que quatre pommiers, Reinette grise du Canada, Melrose, Jonagold et Boskoop. Pour fertiliser tous ces fruitiers il fallait un pollinisateur commun que nous avons trouvé en Malus Everest, un pommier à fleurs.

Je n’avais aucune idée des fruits qu’ils pouvaient nous offrir. Pour moi c’était des cerises, des prunes, des pommes et c’est tout. A présent, je peux dire à quel moment mûrissent les fruits, quelle couleur ils ont, (certaines cerises sont jaunes), leur goût respectif, la précocité de la variété, quel traitement il faut utiliser selon les maladies ou les infestations d’insectes nuisibles. Chaque année je me perfectionne.

Nous avons aussi craqué pour un magnifique pommier Akane de sept ans mais le pépiniériste nous a dit qu’il était réservé depuis un an. Il nous a proposé de nous le laisser si l’acheteur ne se présentait pas jusqu’au printemps suivant, ce que nous avons accepté, bien évidemment.

Toutes ses tractations se sont faites en automne 2000 et il a été prévu que les plantations auraient lieu au début du printemps. Le constructeur de notre maison avait tout juste commencé à creuser que les arbres de notre verger étaient placés en terre, tuteurés et taillés. Ils étaient magnifiques. De plus nous avons obtenu le pommier Akane, le plus beau et le plus grand de tous.

A l’automne suivant nous avons intégré un prunier Reine-Claude D’Oullins offert à notre fils par son parrain.

Deux ans plus tard, nous avons ajouté un pommier Granny Smith (pour ma gourmandise), un poirier Conférence et un Cognassier.

Chaque arbre fruitier possède son histoire, son anecdote et ses soins. Au mois de mai cette année, une invasion de grosses chenilles noires a dévasté le feuillage des cerisiers Napoléon et Lapins à tel point que nous avons dû intervenir avec un produit spécial. Il ne restait plus que les squelettes des feuilles.

J’envisageais il n’y a encore pas si longtemps de mettre des abricotiers, figuiers, pêchers car j’ai envie d’avoir encore plein de fruits différents dans notre jardin. Malheureusement maintenant je sais que je n’arriverai pas à mettre ces nouveaux arbres.

Mon voyage virtuel continue vers mon potager. A l’extérieur des barrières qui le délimitent du reste du jardin, il y a, à droite les arbustes à petits fruits tels que : framboisiers, groseilliers rouges, blancs ou à maquereaux, mûriers à gauche dans la pente avec la vigne rouge et blanche, devant se trouvent des rosiers oranges, rouges, roses et blancs portant tous des noms célèbres tels que Catherine Deneuve ou Charles De Gaulle. Entre chaque rosiers on peut voir de la lavande, un peu envahissante, des pivoines roses, rouges et blanches très éphémères mais si jolies et odorantes au printemps. Le potager quant à lui change chaque année, alors j’ai plus de mal à me représenter quelques rangées. Cette année, il y a des pieds de tomates italiennes, russes, Cœur de Bœuf séparés par des plants d’œillets d’Inde (pour éviter les pucerons) ou encore des tomates cerise (qui viennent toutes seules depuis que j’ai eu la main lourde avec les semis il y a quelques années…). J’en arrive à saliver tant elles sont bonnes. A profusion je cueille suivant la saison haricots, petits pois, courgettes, concombres, aubergines, poivrons, choux rouges, chou-fleur, salades, blettes, ail, poireaux, carottes, radis, pommes de terre, plantes aromatiques, rhubarbe et fraises. Ma voisine me fait toujours plein d’éloges mais j’ai l’impression qu’elles ne sont pas méritées. Cela ne donne pas tant de travail que ce qu’elle pense. Au printemps c’est vrai qu’on ne chôme pas lorsqu’il faut bêcher, retourner la terre (c’est toujours mon mari qui fait les travaux les plus fatigants), enlever cailloux, nouvelles pousses et ajouter du compost. Une fois que les plants ou les graines sont en terre il faut juste arroser, enlever les mauvaises herbes ou les nuisibles comme les doryphores (à la main), ensuite viennent les récoltes parfois si abondantes qu’on oublie vite les heures passées à genou ou plié en deux.

Il y a aussi les citrouilles, pâtissons et melons du côté du compost car ils prennent beaucoup de place et se plaisent énormément dans les tas de tontes de gazon.

La plus belle de mes satisfactions est la cueillette et le plaisir de découvrir le vrai goût des fruits et légumes. La différence de saveur est énorme entre ceux qu’on achète et ceux du jardin. Chaque année, je me réjouis de voir si telle ou telle récolte foisonne. Lorsque la grêle ou les tempêtes s’abattent sur nous je prie pour que rien ne soit abîmé.

Je sens une larme glisser sur ma joue. Si j’avais su aurais-je fait la même chose ? Oui je pense, j’aurais peut-être mis encore plus de variétés.

Les fleurs aussi rayonnent à différents endroits de notre petit paradis. Nous avons la chance d’avoir beaucoup d’espace. Lorsque nous cherchions un terrain à bâtir, les régies immobilières ne nous proposaient que des parcelles grandes comme des mouchoirs de poche. Comment voulez-vous vous épanouir en vivant pratiquement sous le nez de quatre autres voisins vivants eux-mêmes dans des conditions identiques ? Nous préférions rester en appartement.

Un jour, j’ai proposé à mon mari de mettre une annonce dans le journal en précisant la taille de l’emplacement désiré, hors lotissement à la campagne. Nous n’avons eu qu’un seul appel, un agriculteur qui avait exactement ce que nous recherchions même encore plus grand avec une vue imprenable et magnifique. L’affaire fut conclue dans l’année et deux ans plus tard nous emménagions dans notre nouvelle maison non sans avoir eu quelques tracas. L’entrepreneur était peu regardant sur la qualité et ce fut une bataille de tous les instants. Mais le rêve était devenu réalité. Le jardin s’est façonné lui aussi au gré de la construction mais surtout une fois que nous étions installés.

Nous désirions une haie naturelle pour nous séparer de la route qui traverse le village sans que ce soit une ligne de thuyas si commune et si géométrique. L’effet est vraiment réussi. Il y a environ quatre-vingts arbustes en quinconce sur trois lignes de soixante mètres environ. Au fur et à mesure des saisons nous avons vu les Forsythias, Lilas, Weigelias, Hibiscus, Spirées, Buddleias faire étalage de leurs fleurs alors que les conifères font de drôles de fruits. Certains arbustes fleurissent peu ou prou mais ont de beaux feuillages tels que les noisetiers, lauriers sauce ou cerise, buis. Il y a aussi trois arbres, un érable rouge un vert et un cerisier du Japon. Dans cette haie nous avons eu la chance d’y voir se promener un hérisson le soir au clair de lune.

Tout au bord de la route s’étend un poirier centenaire (c’est notre avis, à vérifier) qui penche contre notre jardin. Il est imposant, majestueux et typiquement de la région. Nous ne faisons pas d’eau-de-vie comme les anciens savaient si bien le faire avec ces petites poires vertes, mais des tartes et compotes. C’était l’unique arbre trônant sur ce champ. On s’est demandé s’il fallait le couper ou l’étêter car il penche dangereusement et nous avions peur pour notre verger. Finalement il est toujours là et nous l’aimons bien, on dirait un patriarche veillant sur ses fruitiers qui paraissent vraiment minuscules en comparaison.

Lors du terrassement de la maison, le conducteur de la pelleteuse avait sorti de terre quatre énormes rochers et mon mari avait eu l’idée d’en faire une décoration. Trois des cailloux entourent le plus gros. C’était une excellente idée, le résultat est splendide et en accord avec la vaste maison en forme de Z ornée d’une tour. C’est l’endroit que nous avons garni en premier d’hortensias, de rhododendrons, et diverses variétés d’annuelles en massifs fleuris et parsemés de quelques conifères miniatures (je ne résiste pas, j’ai un faible pour ce genre de végétaux parmi tant d’autres). Avec le temps un des massifs est devenu trop enchevêtré il faudrait le refaire autrement.

Je me souviens de ce champ en friche et suis fière d’avoir contribué à tous ces changements. J’espère que cet endroit restera aussi beau lorsque je le regarderai depuis tout là-haut.

Sur la terrasse, ma collection de cactus s’épanouit sous mes yeux attendris car certains sont des boutures ou des semis que je me suis entraînée à manipuler car j’aime faire des expériences avec la nature et voir ce qu’elle me donne en échange. C’est presque de l’alchimie, je me sens comme un apprenti sorcier.

Encore une dernière image avant de m’endormir : ce sont mes deux agrumes, citrons jaunes et calamondins qui trônent en été sur notre terrasse orientée au sud et donc plein soleil. Je peux les admirer depuis la cuisine lorsque nous prenons nos repas. Ils ne sont pas avares de fleurs et c’est un enchantement à chaque fois. Je n’avais jamais senti un parfum aussi sublime avant celui-ci. L’hiver ils rejoignent les cactus dans le garage qui est à l’abri du gel.

Je me sers un verre d’eau sur la tablette métallique de l’hôpital où je suis alitée. Cette fois je n’arrive plus à arrêter le flot de larmes qui me submerge.

Selon les médecins que j’ai vus cet après-midi je dois mettre de l’ordre dans mes papiers et parler à mes proches car j’arrive à la fin de mon parcours, déjà ! Un cancer qui s’est généralisé aura raison de moi. A quarante ans il paraît que cela ne pardonne pas. J’avais envie de m’évader dans un univers calme et apaisant pour encaisser cette brutale nouvelle ; je m’attendais à récolter encore une fois le raisin cet automne mais le destin en aura décidé autrement.

 

 

 

 

 

                                                                                                            Christie Jane (2005)

 


Repost 0
Published by Christie Jane - dans Concours littéraires
commenter cet article
16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 05:27

J'avais écrit ce texte lors d'un atelier sur le thème de la mémoire.

Arrivait un concours d'écriture sans thème, j'ai donc profité de l'occasion pour travailler sur cette nouvelle qui a été remarquée par le Jury.

 

 

 

 

 

3767621189_c5bfa9a38f.jpg

 

 

 

 

 

 Tour de Mémoire

 

 


Mariza revient vivre dans sa ville natale après vingt ans d’absence. Un mariage, un enfant, un divorce. Tout est resté à trois cents kilomètres derrière elle. A quarante ans, elle a envie de reprendre sa vie là où elle l’avait laissée à vingt ans comme pour effacer le bon et le mauvais de toutes ces dernières années. Son fils est resté chez son père pour continuer ses études ; il a toujours été plus proche de lui que de sa mère.

Le contrat de trois ans dans la société qui employait Mariza est arrivé à échéance presque en même temps que son déménagement et n’a pas été renouvelé. On dirait que tout lui favorise un départ sans regarder en arrière.

Pour l’instant, elle s’est installée à l’hôtel. Le gérant lui a proposé un forfait mensuel qui équivaut à un loyer correct d’appartement.

Un matin, en se rendant à l’agence immobilière Touvimmo, elle voit dans la vitrine un homme en train de remplacer les affichettes des maisons à louer ou à vendre.

Vincent ! Un flash lui revient en mémoire.

Elle se revoit dans le pub irlandais du nord de la ville avec ce beau jeune homme, Vincent, qui n’avait d’yeux que pour elle. Il était transi d’amour. Mariza, elle, pas trop mais c’était très flatteur d’être adulée par ce magnifique jeune homme que toutes ses copines lui enviaient. Il est resté très beau, peut-être même encore plus maintenant, car ses tempes grisonnantes lui donnent un air de ressemblance avec Richard Gere. Mince, musclé, il ne s’est pas encore aperçu qu’elle le dévisage depuis l’extérieur. Elle entre et se dirige vers lui en s’exclamant :

-       Ça alors ! Vincent ! Quelle surprise !

Il se retourne, ouvre la bouche pour dire quelque chose, la referme et regarde Mariza avec un air mi-amusé, mi-contemplatif.

Il est vrai qu’à quarante ans, Mariza n’a pas tellement changé ; elle est svelte, élancée, habillée bon chic bon genre, toujours très coquette, ses longs cheveux noirs bouclés lui tombant derrière les épaules. Elle est très jolie. Son visage plaît car il est très avenant. Ses grands yeux noirs fixent les gens bien en face sans détours et elle arbore un petit air espiègle qui donne envie de sourire et d’engager la conversation.

Maxime n’a hésité qu’une seconde. Cela pourrait être amusant de se faire passer pour un autre auprès de cette belle plante. Rien qu’à entendre l’intonation de sa voix, il a repéré que le Vincent en question est une bonne surprise. La curiosité l’emporte. Il va être Vincent.

-       Eh ! Salut ! Comment vas-tu ?

-       Bien, je vais bien. Je viens m’inscrire dans cette agence pour trouver un appartement. Et toi, tu travailles ici ?

-       Oui comme tu le vois. Je m’occupe de cette agence depuis une dizaine d’années.

C’est donc une très vieille connaissance à ce Vincent se dit-il, parce que si elle ne réagit pas aux dix ans, la comédie risque de durer encore un peu. Bizarre qu’elle ne se soit pas encore aperçue de son erreur en entendant ma voix. Il paraît que c’est ce qui ne change jamais.

Mariza, elle, pense que décidément il est dix fois mieux qu’avant, ou alors c’est elle qui était aveugle à l’époque !

-       Alors, tu peux peut-être m’aider à trouver un appartement de deux ou trois pièces à un prix abordable ?

-       Certainement ! Va t’inscrire auprès de ma collègue et ensuite je t’offre un café ou ce que tu veux en face. On se parlera du bon vieux temps.

-       D’accord, merci.

Mariza se dirige vers la jeune femme derrière un bureau qui l’accueille avec un formulaire d’inscription.

Pendant ce temps Maxime n’en revient pas de son culot ! Comment va-t-il faire pour jouer le jeu. Il ne pensait pas que cela irait si loin ! Doit-il tout dire maintenant ? Il va passer pour un goujat et n’aura plus l’occasion de la revoir. Elle est si belle et si attirante. Bah ! On verra bien. Je tente le coup et après j’aviserai, se dit-il.

Il se glisse furtivement derrière elle au moment où elle remplit le formulaire et lit : Mariza Vallon. Il voit aussi qu’elle est divorcée et qu’elle vit à l’hôtel à deux rues de là. Il va chercher sa veste de costume et lui propose de le suivre lorsqu’elle a finit de remplir sa fiche.

-       Viens Mariza, je t’emmène au « Little Bear », mon bar préféré et surtout très pratique.

Dans le décor feutré du bar haut de gamme où Mariza se retrouve face à face avec Vincent, elle ressent soudain un doute. Serait-ce ce bistrot qui ne ressemble en rien au pub irlandais de sa jeunesse ou Vincent qui est devenu plus raffiné ? Il est aussi très galant. Il s’est peut-être bonifié avec l’âge comme le bon vin.

Elle se sent plus vulnérable qu’il y a vingt ans. Est-ce parce qu’elle sort d’une mauvaise passe ou est-ce la nostalgie d’un passé oublié. Le fait est qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’elle tombe amoureuse de Vincent. Elle a tant besoin d’amour. A l’époque c’est elle qui jouait avec ses sentiments. Aujourd’hui elle sent bien que les rôles ont changé. C’est elle le jouet. J’espère qu’il ne s’apercevra de rien se dit-elle en lui souriant alors qu’il revient des W.-C.

-       Qu’est-ce que tu prends ? lui demande-t-il.

-       Un jus d’orange, s’il te plaît.

Maxime aime faire le service. En s’approchant du bar, il est de moins en moins assuré. Il se demande s’il a raison de jouer cette comédie. Cette femme a de la classe et n’a pas l’air aussi futile qu’il aurait pu le penser de prime abord.

Attendons de voir la suite des évènements, se dit-il en apportant les jus d’orange à la table.

Après un bref échange de banalités, Maxime demande à Mariza la raison qui la pousse à chercher un appartement, bien qu’il ait déjà sa petite idée sur la question.

En quelques mots Mariza le conforte dans ses pensées en lui expliquant sa situation.

-       Il est donc important pour toi de pouvoir t’installer dans un appartement très rapidement, si je comprends bien.

-       Oui, en effet. J’aurai l’impression de tourner la page définitivement.

-       De t’installer aussi dans une nouvelle vie ?

-       Oui, c’est exactement cela ! s’exclame Mariza.

Ce qu’elle ne dit pas c’est qu’elle trouve la sensibilité de Vincent surprenante et la voit d’un très bon œil. Elle se sent plus audacieuse soudain.

-       Et toi ? Tu es marié ? Des enfants ?

-       Non. J’étais trop individualiste étant plus jeune et ensuite je me suis mis à fond dans mon agence, du coup je me suis laissé avoir par le temps et me voilà presque vieux garçon, avec mes habitudes et ma solitude, aussi. Je dois l’admettre, parfois elle me pèse. Je me dis que je suis passé à côté de l’essentiel. Mais bon, je ne me plains pas et je ne suis pas encore trop vieux. Sait-on jamais.

-       Je n’avais pas l’impression que tu étais individualiste lorsqu’on se fréquentait. C’était plutôt moi qui ne voulais pas m’engager.

-       Oh ! Je cachais bien mon jeu ! Pour changer de sujet, voudrais-tu visiter quelques appartements dès ce soir ? Je finis à 18h00. Si tu veux, je te prépare trois ou quatre visites et ensuite je t’invite au Palazzo. C’est un superbe restaurant italien, si bien sûr tu aimes la cuisine méditerranéenne. Qu’en dis-tu ?

-       Quel super programme ! J’en serais ravie mais je ne veux pas bousculer tes habitudes de vieux garçon !

-       Ne t’inquiète donc pas pour cela ! De plus, les apparts, c’est professionnel !

Oups ! Trop tard. Il avait voulu plaisanter et le truc en trop était lâché ! Il sent immédiatement le froid qu’il a jeté sans le vouloir.

-       Je plaisante, bien sûr !

Il essaie de se rattraper. Zut, moi qui croyais que peut-être…. Folle, va ! Que crois-tu ? Qu’il va te tomber dans les bras comme s’il t’avait toujours attendue ? Faut arrêter de rêver, ma brave fille !

Pour sauver la face, Mariza dit :

-       J’aime beaucoup la cuisine italienne. Je passe te prendre à 18h00 ?

-       Ok. Je t’attendrai.

La visite des appartements a été fructueuse, Mariza a même trouvé quelque chose d’idéal. Il sera libre le mois suivant.

Après le restaurant italien, Maxime et Mariza ont entamé un début de flirt puis les jours suivants une relation amoureuse sans que Maxime ait eu le courage de lui annoncer qu’elle se trompait de personne. Pour un peu il aurait presque oublié son usurpation d’identité sauf bien entendu lorsque Mariza lui dit tendrement à l’oreille : Oh ! Vincent ! Je me sens bien auprès de toi.

L’amour s’installe petit à petit entre eux et rien ne peut les empêcher de s’aimer. Ils ont l’impression d’avoir vingt ans de moins et de vivre une première idylle. Ils ont un tas de points communs et s’entendent à merveille sur tous les plans.

Les jours et les semaines s’écoulent ainsi, et un beau jour…

Mariza revient de sa pause et s’installe derrière la caisse de la superette où elle a trouvé un travail « alimentaire » en attendant de trouver celui qui correspond à ses qualifications ; elle était assistante juridique lors de son dernier emploi dans un cabinet d’avocats et de juristes. Le client qui arrive avec son caddie plein est bedonnant et négligé mais il lui rappelle vaguement quelqu’un.

-       Vous n’auriez pas du papier d’emballage ? lui demande-t-il.

-       Non, non, bredouille-t-elle, troublée, c’est à l’entrée du magasin, à l’accueil.

-       Mariza ? C’est toi ?

-       Oui, mais j’ai de la peine à…

-       Vincent ! Tu ne me reconnais pas, hein ?

-       Vincent, oui bien sûr… mais tu as changé.

Mon dieu, il ne sait pas à quel point ! Mariza sent ses jambes se dérober sous elle. Des images passent à toute vitesse dans sa tête. Elle n’en revient pas, mais elle le reconnaît c’est bien Vincent ! Comment ai-je pu me tromper ?! Et si longtemps en plus ! Mais alors qui est mon Vincent ? Un autre Vincent ou alors…

-       Oui j’ai un peu changé ! La vie de famille, tu sais ce que c’est. On s’empâte un peu.

Parle pour toi se dit Mariza. Heureusement que tout le monde ne se laisse pas aller comme cela, où irait-on !

-       Oui, oui, je vois. Bon je ne peux pas traîner. Mon supérieur me surveille. Je n’ai pas le droit de parler trop longtemps.

-       Je comprends. A bientôt, je viens souvent dans ce magasin on se reverra.

A la fin de la journée Mariza a eu le temps d’analyser la situation. Une foule de petits détails commencent à lui sauter aux yeux. Comme le fait que Vincent, enfin l’autre, elle ne sait plus comment l’appeler, ne lui ait jamais dit de venir chez lui. Elle n’a que son numéro de portable pour le joindre. Il ne reçoit aucun courrier chez elle et à l’agence elle n’a jamais entendu sa secrétaire l’appeler autrement que Monsieur. Il ne lui a présenté aucun ami, ni famille. Il est vrai que leurs retrouvailles sont encore récentes, enfin, ce qu’elle croyait être leurs retrouvailles ! Que faire ? Que croire ? Il a pourtant l’air de l’aimer sincèrement. L’amour de Mariza est profond, elle s’est « lâchée » à corps perdu dans cette relation. Ne sachant comment réagir pour l’instant, elle décide de ne rien dire et de faire comme si de rien n’était jusqu’au moment où elle aurait pris une décision. Facile à dire mais avec la peur au ventre pas si simple.

Une idée commence à germer dans l’esprit de Mariza. Et si l’histoire se répétait, comment réagirait-il ? Elle décide d’en parler à une amie et de lui faire jouer un rôle dans le test qu’elle a décidé de faire passer à Vincent ou quel que soit son prénom. Aussitôt pensé aussitôt fait. Elle prend rendez-vous avec son amie pour le lendemain soir. Mariza n’avait pas encore revu Joëlle depuis son retour en ville mais elles sont suffisamment proches pour ne pas avoir perdu le fil entre deux contacts.

Chez elle, dans son nouvel appartement, elle échafaude son plan en attendant son amoureux dont elle appréhende le face à face. Son cœur bat la chamade.

Cela va être dur de cacher son trouble. De plus Mariza n’a pas envie de gâcher ce bonheur qui lui est tombé dessus sans crier gare. D’un autre côté, elle ne peut rester dans le doute et se faire avoir par quelqu’un qui se serait joué d’elle. Elle repense au bar « Little Bear » le premier jour de sa rencontre avec Vincent, elle supposait alors être vulnérable. C’était peut-être un signal d’alarme.

A 18h30, elle entend tourner la clé dans la serrure. Elle se recompose un visage serein et se colle un sourire. Tout va bien. Tout ceci n’est qu’un malentendu et il va se résoudre bientôt.

L’homme arrive, la prend dans ses bras et lui murmure un « Je t’aime Mariza » à l’oreille. Celle-ci, qui d’ordinaire répond de la même façon, se fait silencieuse et ne peut s’empêcher d’imaginer l’autre Vincent, le vrai, le bedonnant à la place de celui-ci et un frisson la parcourt le long de son échine.

Maxime sent que quelque chose d’anormal est en train de se passer. D’ordinaire Mariza est très câline et attentionnée. Elle se laisse aller à ses caresses et là il a l’impression d’avoir un chat toutes griffes dehors dans son étreinte. Elle ne répond pas à ses mots doux, il la sent tendue, raide. Il y a quelque chose qui cloche. Il recule, regarde Mariza droit dans les yeux et lui demande :

-       Ça ne va pas ? Tu as eu un problème au travail ?

-       Non, non, ça va. J’ai juste rencontré un vieil ami et cela m’a fait un choc. Il m’a annoncé qu’il était très malade.

L’espace d’un instant Maxime a imaginé que Mariza a découvert la vérité, mais l’énoncé de ce problème lui enlève tout doute.

-       Oh, je suis désolé. Que puis-je faire pour te changer les idées ? Lui demande-t-il.

-       Rien. J’ai juste envie de passer une soirée calme. Je ne vais d’ailleurs pas tarder à aller me coucher.

-       Ok. Alors je te prépare une omelette et une salade. Tu n’as qu’à mettre la table et t’installer.

Le lendemain, Mariza est impatiente de retrouver son amie. La journée se passe lentement et arrive enfin l’heure du rendez-vous. Le salon de thé où Joëlle et Mariza se retrouvent est presque vide. Les deux amies peuvent donc se parler en toute liberté. Joëlle est aussi surprise que Mariza de l’attitude du faux Vincent.

-       Tu n’as pas essayé de le suivre pour voir où il habite ?

-       Non, il vit pratiquement chez moi et jusqu’à hier rien ne me paraissait anormal.

-       Et tu es sûre que le Vincent que tu as vu hier est bien celui avec qui tu croyais être jusque là ? Enfin je me comprends !

-       Oui ! J’en suis certaine ! Cela m’a fait un flash et j’ai revu exactement son physique d’avant et mis à part son allure négligée et ses kilos en trop c’est lui ! Je ne comprends d’ailleurs pas maintenant comment j’ai pu confondre Vincent avec lui ! De plus le mien est beaucoup plus beau ! Cela aurait dû me frapper. Oh ! Joëlle je n’y comprends rien. Qui est-il ! De plus je l’aime vraiment. Moi qui croyait ne plus aimer personne.

-       Le problème est de savoir ce qu’il ressent, lui !

-       Oui, justement, j’ai un plan. Et c’est là que tu interviens.

-       Moi ? Génial ! J’ai l’impression de me retrouver ado. Je suis impatiente de connaître ton plan ! Vas-y raconte !

-       Tu vas faire exactement comme moi lorsque je l’ai vu ! Tu vas le confondre avec un Vincent et voir sa réaction. Mais avant cela tu vas appeler l’agence Trouvimmo et tu demanderas à parler au responsable, prétextant que tu es une propriétaire désireuse de louer son bien immobilier pour la première fois et que tu aimerais un entretien avec lui pour connaître toutes les modalités de la location. C’est au rendez-vous que tu vas lui faire la grande scène du douze et essayer de le piéger pour connaître sa véritable identité.

-       Oui, parce qu’il va devoir me donner son nom lors du rendez-vous et quand je le verrai, j’insisterai lourdement sur une ressemblance avec un Vincent avec lequel je serais allée à l’école. Et s’il ne dévoile rien, que fait-on ?

-       Je ne sais pas trop si je dois lui dire que j’ai vu le vrai Vincent. J’aimerais d’abord découvrir la vérité avant de le confondre. Sinon c’est un peu facile, il avait deux mois pour s’expliquer. Je n’arrive encore pas à croire qu’il m’ait menti.

L’heure du rendez-vous approche. Joëlle sait qu’il s’appelle Maxime Fouchet. Il le lui a dit au téléphone. Il avait une voix grave et chaleureuse et Joëlle est à présent impressionnée. Elle sent ses mains moites et humides. Le plan paraissait facile avec Mariza mais maintenant c’est autre chose.

Un homme arrive. Il ressemble parfaitement à la description que lui en a faite son amie. Il est bel homme. Je comprends Mariza. pense Joëlle.

Maxime lui sert la main, se présente, s’assied à la table et appelle le garçon.

-       Que buvez-vous Madame Voisard ?

-       Un thé noir, s’il vous plaît.

-       Un thé noir et un espresso s’il vous plaît, demande Maxime au garçon.

En se tournant vers Joëlle, il lui demande :

-       Alors cette maison, combien de pièces habitables a-t-elle ? Et en quelle année a-t-elle été construite ?

Zut, je n’avais pas pensé à tous ces détails. pense Joëlle.

-        Cinq pièces et 1983. C’était sortit comme cela sans réfléchir. Je ne me rappelle plus exactement la surface mais ce doit être environ 100 m2.

-       J’ai hâte de la visiter, car je pense déjà avoir des personnes intéressées pour la location d’une telle villa.

-       J’aimerais que nous parlions des modalités, car comme je vous le disais au téléphone je ne suis jamais passée par une agence pour louer la maison, mais étant donné que je vais m’éloigner, il faut que je me décharge des responsabilités qu’être propriétaire impliquent.

Joëlle se sentait de mieux en mieux dans son rôle de propriétaire.

-       Oui, je comprends bien. Nous prenons dix pour cent du loyer pour les frais et en contrepartie nous nous occupons de tout. Vous n’avez plus de soucis de loyers impayés ou quoi que ce soit. Nous engageons aussi des professionnels si besoin pour d’éventuels travaux en vous soumettant bien entendu les devis pour obtenir votre accord ; car ceux-ci sont à votre charge, bien entendu.

-       Oui, bien sûr. Ce serait bien pratique tout cela, effectivement.

Une fois la discussion d’affaire presque terminée, Joëlle se lance :

-       Vous savez que vous ressemblez trait pour trait à un ami d’enfance avec qui je suis allée à l’école et que si vous ne m’aviez pas précisé vous appeler Maxime, je vous aurais pris pour lui.

-       Ah ! Oui ? Et comment s’appelle-t-il ?

-       Vincent. Mais je ne me rappelle plus de son nom de famille.

Maxime la regarde intensément. Joëlle n’arrive plus à soutenir son regard, il a l’air de lancer des éclairs.

-       C’est Mariza qui vous envoie ? Lâche-t-il d’une voix coupante.

-       Pour être totalement honnête, oui, c’est Mariza.

-       Et je peux savoir pourquoi elle a besoin d’un chaperon pour régler ses comptes avec moi ??? Le ton de Maxime est glacial.

-       Elle se pose mille questions et avait peur de découvrir une vérité qui lui ferait mal. Elle a préféré la découvrir à sa façon. Il faut dire que cette histoire peut paraître louche à plus d’un point !

Joëlle a l’impression qu’elle doit défendre Mariza car elle sent une cassure chez Maxime qui a l’air dépité maintenant que la colère le quitte peu à peu.

-     Je n’ai pas osé la contredire le premier jour. C’était plus pour m’amuser au début et ensuite je n’ai pas su revenir en arrière. Je croyais qu’elle avait vénéré ce Vincent et si elle s’apercevait que je n’étais pas lui, elle me quitterait. Plus le temps a passé et moins je n’avais le courage de le lui dire. Comment l’a-t-elle su ?

-       Au magasin, un client est passé par sa caisse et c’était le vrai Vincent. Elle a eu un sacré choc.

-       Je me souviens de son air bouleversé avant-hier. C’était donc ça. Je me doutais que quelque chose clochait. Elle était soudain devenue différente. Distante. Vous savez, je l’aime et je ne veux pas la perdre, mais je crois que c’est trop tard à présent, non ?

Joëlle se sent mal à l’aise d’avoir joué cette comédie. Il a vraiment l’air sincère et ses explications sont on ne peut plus simples et logiques. Elle a pitié de lui.

-       Non, il n’est pas trop tard, elle est folle de vous et c’est ce qui l'a poussée à faire cette mise en scène. Elle avait besoin d’un paravent au cas où le choc serait trop dur à supporter. Je suis sûre qu’avec la franchise dont vous venez de faire preuve avec moi elle comprendra très bien.

D’un commun accord, ils décident d’aller au magasin retrouver Mariza sur le champ et de tout lui expliquer. Joëlle espère juste qu’elle saura lui pardonner.

Quant à Maxime, il croit que le Vincent en question était un homme génial. Il appréhende la rencontre.

Mariza en les voyant arriver tous les deux comprend que quelque chose de positif est ressorti du rendez-vous, rien qu’en voyant la mine réjouie de Joëlle et celle contrite de « Vincent ».

-       Bonjour, je m’appelle Maxime Fouchet et j’aimerais vous inviter à prendre un verre au café d’en face. Etes-vous libre pour prendre votre pause avec moi ?

-       Même plus qu’une pause ! répond Mariza soulagée et heureuse de cet échange.

A cet instant, le vrai Vincent entre dans le magasin. Mariza l’appelle. Il s’approche d’eux et Mariza fait les présentations : Vincent, je te présente mon amie Joëlle et mon ami Maxime Fouchet en décochant à celui-ci un clin d’œil peu discret et en gonflant ses joues. Maxime part d’un immense éclat de rire et ne peut plus s’arrêter. Il rit aux larmes. Soulagé, il se sent définitivement rassuré sur les sentiments de Mariza.

Cette fois, tous les espoirs sont permis.

 

 

 

 

 

 

                                                                                                         Christie Jane (2005)

 

 

 

 

 

 

TEXTE REMARQUE AU CONCOURS SPEPA 2005

Diplôme reçu avec les encouragements du Jury.


 

Diplome_2.JPG

 

 

Repost 0
Published by Christie Jane - dans Concours littéraires
commenter cet article
29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 15:13

Le thème du concours de la ville de Meyrin était : une odeur...

(J'ai eu un prix de consolation)

 

 

 

 

 

2267932932_d52cd2efdc.jpg

 

 

 

 

 

 

Une odeur récurrente

 

 

 


 

 

Amélie a déménagé il y a quelques jours seulement et perdu son emploi presque en même temps. Une nouvelle vie commence pour elle.

Soulagée de ne plus sentir cette odeur nauséabonde qui envahissait son ancien logement, elle range ses affaires dans les placards de sa chambre en fredonnant l’air entraînant d’un des tubes de l’été entendu sur les ondes ce matin au réveil.

Il fait un soleil radieux. Amélie respire une fragrance de mimosa en ouvrant les fenêtres de son trois pièces de plain-pied. Les passants sont encore rares à cette heure matinale.

C’est le 5 juillet à Marseillan, commune du département de l’Hérault, situé au cœur du littoral Languedoc-Roussillon, au bord de la Méditerranée.  Il est presque huit heures ce samedi et les seuls piétons vont chercher le journal et leur baguette de pain.

Le marché est à l’autre bout du village. Amélie a choisi cet endroit pour son calme et sa sérénité. La situation au rez-de-chaussée l’a séduite immédiatement pour sa facilité d’accès. Pas de voisin à qui faire la conversation dans les étages. Une paix royale !

C’est une jeune femme de 25 ans très solitaire, voire même sauvage parfois. Elle ne parle pas pour ne rien dire.

Amélie termine d’arranger les coussins sur son lit, passe un chiffon sur les tables de nuit et finit de se préparer dans la salle de bains.

En se regardant dans le miroir, elle se trouve radieuse. C’est sûrement cette journée ensoleillée ou ce nouvel appartement qui embaume le bois et le miel.

Les parquets ont effectivement dû être lustrés avant son arrivée lundi dernier.

Ils brillent et fleurent bon l’encaustique et la cire d’abeille. Doux mélange qui n’est pas déplaisant surtout si Amélie le compare à celui du précédent logis. Pourtant, elle n’arrive pas à occulter un léger relent de ranci qui flotte dans l’air à l’arrière-plan. C’est dans sa tête, ce n’est pas réel, se persuade-t-elle.

Ici au moins, elle espère s’installer pour de bon. Ce serait dommage de devoir partir d’ici. Tout lui plaît.

Sortie de la douche, Amélie entreprend de coiffer ses cheveux blonds humides à la brosse et de les laisser sécher à l’air tiède de cette journée sans vent. L’effluve de son shampooing à la mangue se dissémine dans la petite pièce.

Aujourd’hui, elle se trouve vraiment jolie. Le teint clair, parsemé de petites taches de rousseur sur les pommettes et le nez, fait ressortir ses yeux bleus garnis de longs cils. Sa bouche fine et rieuse s’entrouvre sur de petites dents blanches et bien alignées.

Elle enfile des dessous blancs en dentelle, passe sa robe rose pastel à pois blancs qui souligne sa fine silhouette et ses formes discrètes.

Fin prête, elle se parfume légèrement avec « Fleurs de Citronnier » de Lutens et après un dernier regard dans le miroir, s’en va en emportant son sac à main et ses clés, non sans avoir fermé préalablement toutes les fenêtres.

Dehors, les mimosas répandent toujours leur senteur agréable. Il y a quelques arbustes resplendissants dans de grands bacs. La petite ville est très fleurie. Encore un bon point pour cet endroit.

Elle tourne le coin de la rue et se dirige vers le Magasin de la Presse pour y acheter le journal local. 

Elle espère y dégotter un emploi, ce qui ne devrait pas manquer en ce début d’été. La saison touristique bat son plein et le travail ne manque pas pour ceux qui sont motivés.

Devant l’entrée, elle remarque immédiatement le panneau publicitaire du quotidien « Le Petit Provençal » où le titre du jour s’étale en grosses lettres :

« Encore un squelette découvert sous un plancher à Montpellier »

Amélie entre et prend un exemplaire de la publication sur la pile. C’est justement celle qu’elle voulait acheter.

Une fois sortie du commerce Amélie s’installe à la terrasse du bistrot « L’Occitant » situé sur le même trottoir que la Presse.

Sa commande passée, un cappuccino, elle entreprend de lire sa gazette : « Le squelette qu’ils ont découvert devait être sous le parquet depuis deux ans » relate l’article. « Les enquêteurs pensent qu’il s’agit d’une femme d’une quarantaine d’années comme les autres. C’est la quatrième découverte en un an dans le département. »

Le canard ne mentionne rien d’autre d’important. Le sujet est rédigé en grandes phrases inutiles et dramatiques.

Le cappuccino d’Amélie est servi. Il a l’air très appétissant et sent bon le chocolat.

C’est la première fois qu’elle vient dans ce café. Pour l’instant tout la charme, le personnel est souriant, c’est important, elle songe revenir régulièrement.

La page d’offres d’emploi regorge de petites annonces aussi diverses que variées et Amélie n’a aucun mal à en repérer quelques-unes qui lui conviennent.

Sa préférence va à une en particulier : une boutique de prêt-à-porter féminin recherche une employée de vente pour un contrat à durée déterminée de trois mois reconductible.

Amélie paie sa consommation en laissant un pourboire et s’en va en direction de l’adresse du magasin « Olga ». Dix minutes plus tard, elle admire la vitrine où quelques mannequins portent des tenues légères et colorées.

Le style vaporeux plaît à Amélie qui entre dans la boutique et flâne entre les rayons. Il s’y dégage comme une touche de muguet.

Le rapport qualité prix lui semble correct et la marchandise est agréable, ce qui ne gâche rien. Pour pouvoir vendre quelque chose, il faut l’apprécier d’abord.

-       Je peux vous aider ? demande une femme quadragénaire, vêtue dans le genre de la boutique.

-       Oui, j’ai vu votre annonce dans « Le Petit Provençal » et je suis intéressée par le poste.

Amélie pressent que cette femme est la patronne. Une prestance et une autorité naturelles se dégagent d’elle ainsi que son parfum « Diorissimo » de Christian Dior, dont la note de tête est bien le muguet.

-       Je suis Madame Lescure, la propriétaire de cette boutique. Venez derrière, nous pourrons discuter tranquillement.

Plus tard, en sortant du commerce, Amélie a le cœur léger. Elle a trouvé du travail en moins de deux heures !!! Elle commence dès le lundi suivant.

Sur le chemin du retour Amélie s’entraîne à détecter chaque arôme qui parsème son parcours, comme elle s’amuse à le faire souvent depuis ces quatre dernières années. Elle est passée maître dans cet art du nez. Son odorat est infaillible ou presque…

En ouvrant la porte de son appartement, quelque chose de désagréable frappe ses narines.

Oh, non ! se dit-elle. Cela ne va pas recommencer !

Elle entreprend le tour de chaque chambre en humant l’air. L’émanation de chair en décomposition est plus prononcée dans la chambre à coucher. C’est bizarre parce que d’habitude c’est dans la cuisine qu’elle flaire cette odeur de putréfaction.

Soit sa mémoire lui joue des tours, soit il y a autre chose. Elle ouvre toutes les fenêtres et se laisse tomber dans le fauteuil du salon, découragée.

Peut-être devrait-elle rappeler le docteur Thomas.

Lorsque qu’elle avait suivi sa deuxième thérapie, il y a quatre ans, elle avait tenu plus longtemps dans ses habitations.

Cette fois-ci pourtant elle a une impression différente comme si l’effluve de la chambre est bien réelle.

Ténue mais réelle.

Dans ses souvenirs le relent de cadavre était moins âcre, plus fantomatique.

Elle se revoit soudain dix-sept ans en arrière, frappée de plein fouet par son passé si présent aujourd’hui.

Etre enfermée durant plus de deux semaines en compagnie des corps de ses parents à l’âge de huit ans n’a rien d’un souvenir agréable. Son père ivre avait tué sa mère à coups de couteau dans le ventre et s’était ensuite suicidé avec un mélange d’alcool et de médicaments. Amélie était si traumatisée et choquée qu’elle était restée dans cet environnement de mort sans chercher à partir, l’odeur devenant de jour en jour plus insupportable. Les voisins, alertés par cette puanteur indéfinissable et écoeurante avaient appelé la police.

Depuis Amélie perçoit cette exhalaison dans toutes les demeures où elle loge, au bout de quelques semaines ou de quelques mois.

Mais aujourd’hui, cela fait seulement une semaine. C’est inquiétant. Elle pensait qu’elle était en bonne voie de guérison.

Sa thérapie avec le docteur Thomas avait l’air de bien fonctionner. Elle a aiguisé tous ses sens olfactifs. Amélie a dû lui rendre des comptes sur tous les arômes de chaque matière, de chaque fleur, de chaque personne, de chaque journée, elle est devenue infaillible en la matière.

Elle décide de ne pas se laisser aller et de téléphoner à son psychiatre pour prendre un rendez-vous. Il est à Béziers, à trente kilomètres et vingt-cinq minutes de Marseillan.

Au moment de décrocher son téléphone, la sonnette d’entrée retentit.

Amélie va ouvrir et deux inspecteurs en civil se présentent et demandent à entrer. Après avoir jeté un œil sur leur carte de police, elle les laisse pénétrer dans son appartement. Une fragrance rafraîchissante de menthe et de vétiver émane du policier qui prend la parole.

-       Voilà, Madame, nous n’allons pas y aller par quatre chemins. Ce que nous allons vous annoncer n’est pas forcément agréable pour vous. Nous enquêtons sur l’affaire des squelettes découverts dans la région Languedoc-Roussillon depuis plus d’un an. Nous avons arrêté quelqu’un qui prétend avoir enterré un cadavre dans cet appartement il y a six mois environ. Nous venons donc vous informer qu’un groupe de professionnels va venir d’ici quelques minutes pour confirmer les dires de cette personne. Nous vous prions d’ores et déjà de nous excuser pour tous les désagréments qui en découleront. Naturellement, nous  vous proposons un hébergement à l’hôtel à nos frais jusqu’à la fin des recherches et il est bien entendu que si elles sont infructueuses, vous pourrez dès ce soir regagner votre logement.

Amélie, soudain détendue, répond avec un grand sourire :

-       Messieurs, veuillez m’excuser, mais comme je pressens un long séjour à l’hôtel, je vais aller préparer mes affaires.

Elle s’éclipse dans sa chambre en effectuant un petit pas de danse, plus heureuse que jamais.

Les inspecteurs, étonnés mais ravis de la réaction positive de cette jeune femme téléphonent à leur équipe d’investigation pour qu’elle vienne au plus vite.

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                Christie Jane (Août 2004)


Repost 0
Published by Christie Jane - dans Concours littéraires
commenter cet article
25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 15:00

Cette nouvelle, inspirée par une carte postale à mon deuxième atelier d'écriture, a fait l'objet de toute mon attention pour participer, dans la foulée, à un concours de prose. Pour une première participation à ce genre d'exercice, je suis fière d'avoir eu la notation "Texte Remarqué".

 

 

 

 

5445156565_4cc1793a6b.jpg

 

 

 

 

Ilea Sole

 

 

 


 

Il n’est pas d’endroit plus joli que celui-ci : le parc naturel d’Ilea Sole situé dans le Monte Palato entre le village de Pedrinate au Tessin et celui de Cavallasca en Italie à quelques kilomètres de Côme.

D’immenses rochers en formes d’arches, de voûtes, de grottes érodées par les océans il y a des millions d’années, créent ainsi un endroit aussi original que riche en végétaux et petits animaux aussi divers que nombreux.

Il a été décidé en 1957 qu’il deviendrait parc naturel, entretenu et protégé.

A l’époque, un drame s’y était déroulé et les autorités avaient eu du mal à contenir un certain nombre de curieux qui avaient considérablement détérioré l’endroit.

Aujourd’hui, le parc totalisant 120 hectares est entièrement géré par deux administrateurs. Le premier se nomme David Rosenbaum. Il a aujourd’hui 53 ans et il est le seul rescapé du massacre du 15 août 1957, qui a coûté la vie à ses parents et ses deux frères décédés à l’hôpital. Il avait alors six ans. Son adjoint est Gustavio Pietri qui a 59 ans et s’est toujours rendu responsable de ce qui s’y était déroulé à l’époque.


En effet, le 15 août 1957 par un beau dimanche chaud et ensoleillé, la famille Pietri décide de pique-niquer dans cet endroit désert et sauvage.

A la fin du repas, le père, un tessinois d’origine, bedonnant, la cinquantaine, s’est allongé à même le sol pour faire son incontournable sieste du dimanche après-midi.

La mère, une Italienne de 45 ans, svelte, très jolie brune aux yeux noirs, ne faisant pas son âge, s’installe sur un rocher pour lire un roman à l’eau de rose, tout en surveillant ses deux garçons de respectivement 8 et 12 ans.

Ils jouent tous les deux à chat. Tout va bien.

Un peu plus tard, elle les entend jouer à cache-cache dans les rochers, elle continue sa lecture.

Petit à petit elle sent le sommeil la gagner, ses yeux faiblissent, sa concentration aussi. Entendant toujours ses enfants jouer, elle s’allonge à son tour et s’endort. Il faut dire que la veille, ils avaient passé la soirée chez des amis et étaient rentrés tard dans la nuit.

Soudain, elle s’éveille en sursaut, son mari ronfle un peu plus loin. Elle sent sur son visage une légère brûlure due au soleil, elle a dû dormir au moins une heure. En regardant sa montre elle constate qu’il est 14h30. Cela fait donc une heure et demie qu’elle s’est endormie.

Tout de suite ses pensées se tournent vers Flavio et Gustavio, ses fils. Elle les appelle, mais n’entend pas de réponse. Sérieusement alarmée à présent, elle se lève, ressent un léger malaise, sans doute dû à la pression artérielle, se baisse un instant et se relève pour de bon. Elle se dirige vers l’endroit où elle a entendu ses garçons avant de sombrer dans les bras de Morphée. Dans les rochers, il fait plus frais. Il y a plein de renfoncements, de grottes et de petites galeries. Elle appelle sans cesse, au bord des larmes, paniquée à l’idée que quelque chose ait pu arriver à l’un ou l’autre de ses enfants ou pire encore à tous les deux.

Tout à coup, elle entend des sanglots étouffés non loin d’elle, s’y dirige et reconnaît Flavio, le plus jeune de ses enfants. Des sentiments contradictoires l’habitent, elle est heureuse d’avoir retrouvé son cadet et terriblement anxieuse de le voir seul.

 

 

 

Il est accroupi derrière un buisson et sanglote doucement en reniflant bruyamment.

Elle imagine d’abord qu’il s’est blessé, mais quand il lève les yeux, elle y voit de la tristesse et de l’appréhension. Elle commence à s’affoler, mais garde son calme pour ne pas effrayer son fils. Elle s’agenouille, le prend dans ses bras et le berce gentiment tout en essayant de le questionner :

-       Pourquoi tu pleures ? Où est ton frère ?

Il se calme pour lui répondre :

-       Ça fait un temps fou que je le cherche. J’en ai marre de jouer à cache-cache avec un fantôme !

Maria n’essaie plus de cacher son tourment et frémit de peur, cela ne ressemble pas à Gustavio de faire ce genre de plaisanterie. D’habitude c’était Flavio le farceur et Gustavio le plus réfléchi des deux. Elle emmène Flavio auprès de son père et réveille celui-ci sans ménagement. Il sursaute, cligne des yeux et surpris regarde tour à tour sa femme et son fils de ses yeux écarquillés. Il n’a pas l’habitude de se faire réveiller de la sorte par son épouse et qui plus est pendant sa sieste dominicale.

Il ne se fâche cependant pas en voyant la mine contrite du garçon et celle angoissée de Maria. Celle-ci lui explique que Gustavio est introuvable et qu’il faut tous se mettre à le rechercher.

Sandro complètement réveillé cette fois-ci et sentant l’inquiétude le gagner, se hâte de se lever.

Il demande à Flavio :

-       Où se trouvait ton frère la dernière fois que tu l’as vu ?

-       Dans les rochers, on jouait à cache-cache, là-bas ! Cela fait un bout de temps que je ne l’ai plus vu.

Tout en parlant il montre la direction des arches.

Ils se mettent en route. Flavio avec sa mère se dirigent vers les roches. Sandro se rend au-delà en contournant l’îlot de rochers par l’arrière. Il essaie d’imaginer où son fils aurait eu envie de se cacher.

Soudain, il est surpris par un bruit sourd à l’intérieur d’un bloc, puis par un bruissement et finalement par un halètement. Il voit Gustavio, échevelé, les habits froissés, déchirés par endroit, en sueur mais en vie, sortir d’une faille d’un immense rocher en courant.

-       Seigneur, Jésus, Marie, Joseph ! Merci ! Mon fils !

Il fait le signe de croix en guise de remerciement.

Gustavio court vers lui tout essoufflé et tombe presque à ses pieds.

Il articule d’une voix entrecoupée par une respiration saccadée :

-       J’ai vu une famille de sauvages, genre hommes des cavernes ! Ils ont failli m’attraper !

Son père le croit instantanément, tout en lui indique qu’il a eu la peur de sa vie.

Ils se dirigent en courant vers Maria et Flavio et quittent cet endroit aussi vite que possible Tout le monde est sous le choc. Ils prennent la voiture, c’est Sandro qui conduit, Maria n’a pas le permis, son père n’a jamais voulu qu’elle apprenne à conduire.

Ils se rendent tout droit au poste de police du village le plus proche, Pedrinate, pour que Gustavio raconte son aventure.

Une fois arrivé dans les locaux de la police, le plus dur est de trouver un interlocuteur. Le vigile fait tout à la fois office de téléphoniste, réceptionniste et agent.

 

 

Il demande au père de lui expliquer de quoi il retourne, puis à Gustavio. Après avoir écouté son récit, il se décide à déranger l’adjudant de garde chez lui. Le gendarme est sceptique, un gamin de douze ans invente tellement d’histoires qu’il a bien pu se faire peur tout seul, mais il ne veut pas prendre le risque de passer à côté de quelque chose et d’encourir un blâme de son supérieur.

Celui-ci arrive en Fiat Topolino verte, modèle de 1939. En le voyant sortir de la voiture on est en droit de se demander comment il arrive à y entrer tant sa carrure est impressionnante. Il fait au moins 1,95 mètre. Mince, déjà grisonnant malgré son âge, il doit avoir la trentaine, un air autoritaire mais avenant. Il donne envie de lui faire confiance.

Après les présentations, toute la petite famille s’installe en compagnie de l’adjudant Mauro Frappanto dans une petite salle très sobre avec une table et six chaises. Mauro demande à son collègue de lui apporter une carafe d’eau avec cinq verres et de ne plus le déranger.

Il regarde Gustavio longuement dans les yeux et lui demande :

-       C’est bien toi, n’est-ce pas, qui a vu des gens étranges aujourd’hui ?

Sa voix est douce et profonde à la fois.

Gustavio, entièrement remis de ses émotions, lui répond très calmement et poliment :

-       Oui, monsieur le policier.

-       Appelle-moi Mauro, tu veux bien ?

-       D’accord, Mauro.

-       Peux-tu m’expliquer toute l’histoire dans les moindres détails, s’il te plaît ?

lui demande le représentant des forces de l’ordre.

-       Flavio et moi, on jouait à cache-cache dans les rochers du Mont Palato. On avait pique-niqué avec papa et maman. A un moment c’était mon tour de me cacher et j’ai trouvé une petite grotte derrière les rochers. Je m’y suis caché et j’ai attendu Flavio. Comme il ne venait pas, j’ai regardé autour de moi. J’adore les caves et les greniers, on y trouve toujours des trésors, alors j’ai regardé si je trouvais quelque chose qu’un animal ou quelqu’un aurait laissé là. Mais il faisait sombre et j’ai dû me mettre à quatre pattes et j’ai avancé jusqu’à un mur. Et là j’ai trouvé une ouverture et j’y suis rentré, on aurait dit un couloir, un peu étroit mais j’ai réussi à passer. Là je suis arrivé dans une plus grande grotte, je le sais parce que j’en ai fait le tour à tâtons on n’y voyait rien du tout.

Gustavio reprend son souffle et boit une grande gorgée d’eau, quelques gouttes coulent le long de son menton ; gêné, il s’essuie et reprend :

-       Là, j’ai entendu du bruit et je me suis dirigé dans sa direction, il y avait comme des chants mais sans musique et là de nouveau une faille dans le mur, un peu plus large que celle d’avant. J’ai su tout de suite qu’il y avait des gens. Je suis resté caché dans la faille et j’ai regardé dans la grotte suivante. Elle était éclairée, il y avait un feu et des gens autour qui chantaient. Les murs étaient dessinés. Les gens étaient tout nus ! Ils avaient l’air sales et cela ne sentait pas très bon. Il y avait trois enfants et c’est le moyen qui m’a vu le premier. Il a reniflé plusieurs fois comme s’il voulait me sentir de loin. Il est venu vers moi, il a crié quelque chose et les autres sont venus aussi. Je n’arrivais pas à me retourner, j’étais coincé, le passage n’était vraiment pas large.

Il boit encore une gorgée d’eau, cette fois proprement. Toute la petite assistance est suspendue à ses lèvres, il continue :

 

 

-       Le garçon m’a attrapé par le bras et m’a tiré contre lui. Je lui ai crié très fort de me lâcher et je crois qu’il a eu peur, car il m’a lâché et j’ai réussi à revenir en arrière jusqu’à ce que j’arrive dans les autres grottes et puis dehors. Ils ne m’ont pas suivi. Et voilà, c’est fini !

L’adjudant Frappanto se caresse le menton. Il est resté très attentif durant tout le récit de Gustavio.

Il prend la parole d’un air songeur :

-       Ceci expliquerait peut-être un mystère non élucidé depuis la deuxième guerre mondiale. Attendez-moi ici un instant, je reviens.

Il sort de la pièce en laissant la famille Pietri seule.

Le papa de Gustavio se lève et entreprend de masser les épaules de son fils, signe qu’il est fier de lui. Maria, quand à elle, caresse pensivement le bras de Flavio qui a été captivé par le récit de son frère.

L’adjudant revient quelques instants plus tard avec un dossier fripé dans les mains.

Il en sort un article de journal jauni par les ans et lit :

« Hier soir, vers 19h00, un couple de juifs en cavale a réussit à franchir la frontière suisse en creusant un trou sous le grillage. Le couple était poursuivi par des carabiniers ainsi que par quelques membres de la Gestapo. Ceux-ci ont prévenu les autorités suisses. Les agents tessinois ont cherché toute la nuit le couple dans les rochers du Mont Palato sans parvenir à mettre la main dessus. A l’heure où nous imprimons cet article, nous n’en savons pas plus. »

Mauro cesse sa lecture et raconte :

-       Ils ont pensé que les carabiniers s’étaient trompés et une bagarre politique a failli éclater entre les agents suisses et italiens. Cette histoire est montée en épingle et un tas de gens se sont mis à regarder les couples bizarrement, de peur d’avoir quelque chose à se reprocher en côtoyant des fuyards. Pourtant les autorités soutenaient que les italiens avaient rêvé, il y a même une expression qui est restée : « Aller dans le Palato », c’est raconter que l’on est allé quelque part où l’on n’est pas allé. Cette histoire, mon père me l’a racontée souvent, il était caporal à Chiasso et chargé de cette affaire. Moi j’étais à l’école de recrue, j’avais dix-neuf ans en 1939. A l’armée aussi, tous mes amis connaissaient la fuite du couple fantôme. Du côté italien, on a transmis aux enfants l’autre version, celle des Tessinois qui ont laissé s’enfuir les Juifs sans rien faire. Et finalement, nous n’avons jamais su qui avait raison ou qui avait tort. Et surtout une question est toujours restée en suspens : qu’auraient fait les Suisses s’ils avaient retrouvé les deux jeunes gens ? J’ai souvent demandé à mon père et il a éludé la question à chaque fois.

Le père Pietri étonné demande :

-       Ce couple, pourquoi serait-il resté dans le Palato si longtemps ? Si c’est bien eux ?

-       L’endroit était encore plus sauvage et isolé qu’aujourd’hui. C’était la planque idéale, pour de jeunes gens effrayés qui pouvaient survivre avec peu de choses. Peut-être ont-ils adopté cet endroit pour y passer la fin de la guerre et peut-être qu’ils croient que la guerre sévit encore ! Ils ont eu des enfants si nous parlons bien de ces deux jeunes personnes.

 

 

 

Personne n’a remarqué que l’adjudant a oublié de fermer la porte en allant chercher le dossier et que l’agent Sarfati a écouté derrière la porte avec intérêt toute la discussion.

Personne n’a remarqué non plus lorsqu’il a pris le téléphone et appelé son père, un ancien fasciste pour lui raconter ce qu’il se passait et personne encore n’a remarqué qu’il se préparait une battue pour aller fouiller les rochers du Monte Palato avec quelques anciens collègues, majors et adjudants d’une époque révolue mais malheureusement encore d’actualité.

Mauro Frappanto demande à la famille Pietri de ne rien dire de toute cette aventure tant qu’il n’en a pas parlé à son supérieur, le colonel Romant. Qui sait comment les gens pourraient réagir ? Ils prendront une décision dans la soirée et les tiendront au courant.

La famille Pietri comprend très bien et prend congé de l’adjudant en promettant de ne rien dire avant d’avoir de ses nouvelles.

Le lendemain dans le journal local Il Courriere del Jiorno, on pouvait lire en première page :

 

Massacre d’une famille au Mont Palato, un épais mystère

Hier, en début de soirée, une curieuse chasse à l’homme a débuté avec quelques policiers, dont certains à la retraite. Après une course poursuite dans les rochers du Mont Palato, ils ont battu, terrassé et rendu prisonnière une famille de cinq personnes dont on ne sait encore rien pour l’instant. Les parents seraient décédés dans l’ambulance qui les transportait à l’hôpital cantonal de Chiasso. Les enfants seraient en vie mais deux se trouvent dans un état grave.  Il paraîtrait, de source non officielle, que cette famille vivait dans les rochers du Monte Palato. Nous ne comprenons pas la sauvagerie des policiers qui les ont conduits à ces actes monstrueux.

A l’heure où nous imprimons ces lignes, il ne nous est pas possible d’en savoir plus.

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                            Christie Jane (Mai 2004)

 

 

 

 

 

TEXTE REMARQUE AU CONCOURS SPEPA 2004


Repost 0
Published by Christie Jane - dans Concours littéraires
commenter cet article

Présentation

  • : Christiejane
  • Christiejane
  • : Genres très variés de créations littéraires personnelles ainsi que mes lectures diverses et variées.
  • Contact

Droits d'Auteur

Le contenu de ce blog est protégé.

Toute reproduction, même partielle,

des textes est interdite sans mon

autorisation préalable.

 

N'hésitez pas à me contacter...

 

Merci de votre compréhension.

 

Christiejane

 

http://www.copyrightdepot.com/cd22/00049914.htm

Christiejane No. 00049914

Recherche

A l'oeuvre

IMG 9295

compensez le bilan carbone de votre blog avec bonial ">

Plantons un arbre