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Viol d'une âme

 

 

 

 

 

Un jour, dans la vie d’une femme, une ombre naît. On ne sait d’où, mais elle naît. On ne sait comment, mais elle naît. On ne sait pourquoi, mais elle naît.

Cette naissance, apparemment insignifiante, voire même revalorisante, pour autant qu’elle fût détectée, évolue au fur et à mesure que le temps passe.

Elle s’adapte à la vie d’une femme et la suit où qu’elle aille, dans le silence le plus total.

La féminité est un charme très dangereux.

Toute femme est dangereuse pour elle-même. A chacun de ses pas, des ses faits et gestes, elle façonne elle-même, sans s'en rendre compte, son propre piège, car l’ombre est là, elle guette, elle attend. Jamais une ombre n’est pressée. Elle suit, elle observe, elle se modèle, elle attend.

La femme devient femme, elle s’affine, s’aiguise et croit ainsi se protéger.

De quoi ?

Elle ne le sait pas. L’ombre pour elle est invisible, même si sa perception féminine est très développée, elle n’en verra qu’un pâle reflet.

Pourtant, elle est là. Elle épie, elle s’adapte, elle se modèle, elle attend.

La femme prend le dessus sur ses faiblesses, du moins elle le croit. Elle se croit aussi invincible, mais elle s’arme.

En vue de quel combat ?

Elle ne le sait pas.

L’ombre est toujours là, elle se déploie, elle s’agrandit, mais elle ne se presse pas, elle a le temps, elle attend.

Un jour, un jour comme les autres, mais un jour, ce jour-là, la femme se sent prête. Prête d’être une femme. L’enfant s’en est allé, c’est la femme qui prend toute la place. Une femme fière de l’être, une femme forte, une vraie femme qui se prend pour une femme.

L’ombre se rapproche, elle l’entoure de ses bras invisibles, elle écoute, elle regarde, elle sent, elle attend.

Soudain, c’est la confiance qui prend possession de la femme, entière et pleine confiance. En elle, en le monde entier.

La confiance dans toute sa splendeur, sa grandeur, mais aussi son malheur.

C’est à ce moment-là, à cet instant précis que l’ombre choisit de s’abattre comme un couperet.

Sournoise et lucide, d’une apparence si doucereuse et si fausse aussi qu’elle met à jour toute une image d’horreur. Géante, violente, méchante et cruelle. L’ombre frappe dans un silence terrifiant. Elle frappe encore et encore.                                                     

La femme panique, elle y perd ses origines, ne comprend plus rien de la vie, de l’amour, de la haine, de la mort. L’ombre l’a prise aussi vite que la foudre s’abat sur un arbre. A peine le temps de le dire. De dire que c’est affreux.

La femme, paralysée, terrorisée, hurle au fond d’elle-même, mais le hurlement se noie quelque part, toujours au fond d’elle-même.

L’ombre insiste, s’acharne, ne la lâche plus, c’est horrible. C’est pire que la mort. C’est la mort de l’âme. La mort dans l’âme.

La femme essaie de réagir, mais c’est trop soudain, c’est trop inattendu, c’est trop incompréhensible, c’est trop incohérent et surtout trop effrayant.

Elle ne réagit pas. Elle ne peut réagir. De toute manière c’est trop tard.

C’est déjà trop tard.

Quel gâchis.

L’ombre a gagné, elle a réussi, elle est fière, elle est contente, elle a gagné.

C’est la fin de la femme. L’ombre s’en va. La femme reste seule devant ce qui reste de ce qu’elle croyait être une femme.

Elle hurle toujours au fond d’elle-même.

C’est la fin. Tout est à recommencer.

Affaiblie, pantelante, elle se laisse glisser vers le vide, vers le trou noir.

Puis elle réagit. Puisqu’elle n’a que le choix de recommencer ou de sombrer dans le noir, elle choisit de recommencer. La femme est forte. Elle recommence tout depuis le début, en rectifiant, ou en croyant rectifier.

Vient ensuite le tour de l’angoisse, de la rage, de la haine, de la mort. La mort de l’âme prise dans une angoisse permanente de mourir  de nouveau de la même manière.

Tout s’est envolé : la confiance, la force, la féminité, la fierté, tout. Il ne reste rien, rien que le dégoût et le dépit.

Pourtant, elle recommence tout de même. C’est long, c’est difficile et toujours cette angoisse étouffante.

De la femme sortie de l’enfance, renaît l’enfant en vue de redevenir une femme. Une femme sans faille. C’est la genèse, mais cette fois, elle pense savoir de quelles armes elle doit s’armer. De la force qu’elle imaginait être et avoir, ne reste que la faiblesse. La faiblesse d’être une femme. D’être une femme faible, sans réaction. C’est pire qu’un suicide.

Petit à petit, le travail au sein de cette femme reprend. Les angoisses deviennent rares ou presque rares. C’est encore long, encore très difficile, mais elle y arrive. La faiblesse d’être une femme est toujours là, mais s’atténue, du moins elle en donne l’apparence.

La force de croire à sa nouvelle force se renforce. Elle grandit de nouveau, elle renaît. Elle s’extirpe du noir. Elle sort du noir.

Ce fut long, ce fut difficile, mais elle sent qu’elle y est arrivée, tout en sachant aussi que ce qu’elle a laissé lui voler ne reviendra jamais. Et c’est la honte, la tristesse, la colère, la rage.

Toutefois elle continue, elle avance, elle progresse, elle se hisse à son rang de femme. Le jour est proche.

Et un beau jour, ce jour-là arrive.

Un jour, un jour comme les autres, mais un jour, ce jour-là, la femme tourne la page. Le livre existe, mais la page est tournée. C’est une page blanche qui commence. Elle croit pouvoir retrouver la confiance qui un jour aussi, un peu plus lointain, reviendra.

L’ombre, silencieuse, avide et cruelle se rapproche.

Elle a pris une autre forme, toujours invisible, mais elle est là.

Elle guette, elle attend.

Elle ne se presse pas, elle a le temps.

Elle attend...

 

 

                                                                                                       Christie Jane (1994)

 

 


 Texte publié dans le livre de Fernande Amblard : Panser l’impensable

aux Editions Jouvence - 2003

 

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