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Ilea Sole

 

 

 


 

Il n’est pas d’endroit plus joli que celui-ci : le parc naturel d’Ilea Sole situé dans le Monte Palato entre le village de Pedrinate au Tessin et celui de Cavallasca en Italie à quelques kilomètres de Côme.

D’immenses rochers en formes d’arches, de voûtes, de grottes érodées par les océans il y a des millions d’années, créent ainsi un endroit aussi original que riche en végétaux et petits animaux aussi divers que nombreux.

Il a été décidé en 1957 qu’il deviendrait parc naturel, entretenu et protégé.

A l’époque, un drame s’y était déroulé et les autorités avaient eu du mal à contenir un certain nombre de curieux qui avaient considérablement détérioré l’endroit.

Aujourd’hui, le parc totalisant 120 hectares est entièrement géré par deux administrateurs. Le premier se nomme David Rosenbaum. Il a aujourd’hui 53 ans et il est le seul rescapé du massacre du 15 août 1957, qui a coûté la vie à ses parents et ses deux frères décédés à l’hôpital. Il avait alors six ans. Son adjoint est Gustavio Pietri qui a 59 ans et s’est toujours rendu responsable de ce qui s’y était déroulé à l’époque.


En effet, le 15 août 1957 par un beau dimanche chaud et ensoleillé, la famille Pietri décide de pique-niquer dans cet endroit désert et sauvage.

A la fin du repas, le père, un tessinois d’origine, bedonnant, la cinquantaine, s’est allongé à même le sol pour faire son incontournable sieste du dimanche après-midi.

La mère, une Italienne de 45 ans, svelte, très jolie brune aux yeux noirs, ne faisant pas son âge, s’installe sur un rocher pour lire un roman à l’eau de rose, tout en surveillant ses deux garçons de respectivement 8 et 12 ans.

Ils jouent tous les deux à chat. Tout va bien.

Un peu plus tard, elle les entend jouer à cache-cache dans les rochers, elle continue sa lecture.

Petit à petit elle sent le sommeil la gagner, ses yeux faiblissent, sa concentration aussi. Entendant toujours ses enfants jouer, elle s’allonge à son tour et s’endort. Il faut dire que la veille, ils avaient passé la soirée chez des amis et étaient rentrés tard dans la nuit.

Soudain, elle s’éveille en sursaut, son mari ronfle un peu plus loin. Elle sent sur son visage une légère brûlure due au soleil, elle a dû dormir au moins une heure. En regardant sa montre elle constate qu’il est 14h30. Cela fait donc une heure et demie qu’elle s’est endormie.

Tout de suite ses pensées se tournent vers Flavio et Gustavio, ses fils. Elle les appelle, mais n’entend pas de réponse. Sérieusement alarmée à présent, elle se lève, ressent un léger malaise, sans doute dû à la pression artérielle, se baisse un instant et se relève pour de bon. Elle se dirige vers l’endroit où elle a entendu ses garçons avant de sombrer dans les bras de Morphée. Dans les rochers, il fait plus frais. Il y a plein de renfoncements, de grottes et de petites galeries. Elle appelle sans cesse, au bord des larmes, paniquée à l’idée que quelque chose ait pu arriver à l’un ou l’autre de ses enfants ou pire encore à tous les deux.

Tout à coup, elle entend des sanglots étouffés non loin d’elle, s’y dirige et reconnaît Flavio, le plus jeune de ses enfants. Des sentiments contradictoires l’habitent, elle est heureuse d’avoir retrouvé son cadet et terriblement anxieuse de le voir seul.

 

 

 

Il est accroupi derrière un buisson et sanglote doucement en reniflant bruyamment.

Elle imagine d’abord qu’il s’est blessé, mais quand il lève les yeux, elle y voit de la tristesse et de l’appréhension. Elle commence à s’affoler, mais garde son calme pour ne pas effrayer son fils. Elle s’agenouille, le prend dans ses bras et le berce gentiment tout en essayant de le questionner :

-       Pourquoi tu pleures ? Où est ton frère ?

Il se calme pour lui répondre :

-       Ça fait un temps fou que je le cherche. J’en ai marre de jouer à cache-cache avec un fantôme !

Maria n’essaie plus de cacher son tourment et frémit de peur, cela ne ressemble pas à Gustavio de faire ce genre de plaisanterie. D’habitude c’était Flavio le farceur et Gustavio le plus réfléchi des deux. Elle emmène Flavio auprès de son père et réveille celui-ci sans ménagement. Il sursaute, cligne des yeux et surpris regarde tour à tour sa femme et son fils de ses yeux écarquillés. Il n’a pas l’habitude de se faire réveiller de la sorte par son épouse et qui plus est pendant sa sieste dominicale.

Il ne se fâche cependant pas en voyant la mine contrite du garçon et celle angoissée de Maria. Celle-ci lui explique que Gustavio est introuvable et qu’il faut tous se mettre à le rechercher.

Sandro complètement réveillé cette fois-ci et sentant l’inquiétude le gagner, se hâte de se lever.

Il demande à Flavio :

-       Où se trouvait ton frère la dernière fois que tu l’as vu ?

-       Dans les rochers, on jouait à cache-cache, là-bas ! Cela fait un bout de temps que je ne l’ai plus vu.

Tout en parlant il montre la direction des arches.

Ils se mettent en route. Flavio avec sa mère se dirigent vers les roches. Sandro se rend au-delà en contournant l’îlot de rochers par l’arrière. Il essaie d’imaginer où son fils aurait eu envie de se cacher.

Soudain, il est surpris par un bruit sourd à l’intérieur d’un bloc, puis par un bruissement et finalement par un halètement. Il voit Gustavio, échevelé, les habits froissés, déchirés par endroit, en sueur mais en vie, sortir d’une faille d’un immense rocher en courant.

-       Seigneur, Jésus, Marie, Joseph ! Merci ! Mon fils !

Il fait le signe de croix en guise de remerciement.

Gustavio court vers lui tout essoufflé et tombe presque à ses pieds.

Il articule d’une voix entrecoupée par une respiration saccadée :

-       J’ai vu une famille de sauvages, genre hommes des cavernes ! Ils ont failli m’attraper !

Son père le croit instantanément, tout en lui indique qu’il a eu la peur de sa vie.

Ils se dirigent en courant vers Maria et Flavio et quittent cet endroit aussi vite que possible Tout le monde est sous le choc. Ils prennent la voiture, c’est Sandro qui conduit, Maria n’a pas le permis, son père n’a jamais voulu qu’elle apprenne à conduire.

Ils se rendent tout droit au poste de police du village le plus proche, Pedrinate, pour que Gustavio raconte son aventure.

Une fois arrivé dans les locaux de la police, le plus dur est de trouver un interlocuteur. Le vigile fait tout à la fois office de téléphoniste, réceptionniste et agent.

 

 

Il demande au père de lui expliquer de quoi il retourne, puis à Gustavio. Après avoir écouté son récit, il se décide à déranger l’adjudant de garde chez lui. Le gendarme est sceptique, un gamin de douze ans invente tellement d’histoires qu’il a bien pu se faire peur tout seul, mais il ne veut pas prendre le risque de passer à côté de quelque chose et d’encourir un blâme de son supérieur.

Celui-ci arrive en Fiat Topolino verte, modèle de 1939. En le voyant sortir de la voiture on est en droit de se demander comment il arrive à y entrer tant sa carrure est impressionnante. Il fait au moins 1,95 mètre. Mince, déjà grisonnant malgré son âge, il doit avoir la trentaine, un air autoritaire mais avenant. Il donne envie de lui faire confiance.

Après les présentations, toute la petite famille s’installe en compagnie de l’adjudant Mauro Frappanto dans une petite salle très sobre avec une table et six chaises. Mauro demande à son collègue de lui apporter une carafe d’eau avec cinq verres et de ne plus le déranger.

Il regarde Gustavio longuement dans les yeux et lui demande :

-       C’est bien toi, n’est-ce pas, qui a vu des gens étranges aujourd’hui ?

Sa voix est douce et profonde à la fois.

Gustavio, entièrement remis de ses émotions, lui répond très calmement et poliment :

-       Oui, monsieur le policier.

-       Appelle-moi Mauro, tu veux bien ?

-       D’accord, Mauro.

-       Peux-tu m’expliquer toute l’histoire dans les moindres détails, s’il te plaît ?

lui demande le représentant des forces de l’ordre.

-       Flavio et moi, on jouait à cache-cache dans les rochers du Mont Palato. On avait pique-niqué avec papa et maman. A un moment c’était mon tour de me cacher et j’ai trouvé une petite grotte derrière les rochers. Je m’y suis caché et j’ai attendu Flavio. Comme il ne venait pas, j’ai regardé autour de moi. J’adore les caves et les greniers, on y trouve toujours des trésors, alors j’ai regardé si je trouvais quelque chose qu’un animal ou quelqu’un aurait laissé là. Mais il faisait sombre et j’ai dû me mettre à quatre pattes et j’ai avancé jusqu’à un mur. Et là j’ai trouvé une ouverture et j’y suis rentré, on aurait dit un couloir, un peu étroit mais j’ai réussi à passer. Là je suis arrivé dans une plus grande grotte, je le sais parce que j’en ai fait le tour à tâtons on n’y voyait rien du tout.

Gustavio reprend son souffle et boit une grande gorgée d’eau, quelques gouttes coulent le long de son menton ; gêné, il s’essuie et reprend :

-       Là, j’ai entendu du bruit et je me suis dirigé dans sa direction, il y avait comme des chants mais sans musique et là de nouveau une faille dans le mur, un peu plus large que celle d’avant. J’ai su tout de suite qu’il y avait des gens. Je suis resté caché dans la faille et j’ai regardé dans la grotte suivante. Elle était éclairée, il y avait un feu et des gens autour qui chantaient. Les murs étaient dessinés. Les gens étaient tout nus ! Ils avaient l’air sales et cela ne sentait pas très bon. Il y avait trois enfants et c’est le moyen qui m’a vu le premier. Il a reniflé plusieurs fois comme s’il voulait me sentir de loin. Il est venu vers moi, il a crié quelque chose et les autres sont venus aussi. Je n’arrivais pas à me retourner, j’étais coincé, le passage n’était vraiment pas large.

Il boit encore une gorgée d’eau, cette fois proprement. Toute la petite assistance est suspendue à ses lèvres, il continue :

 

 

-       Le garçon m’a attrapé par le bras et m’a tiré contre lui. Je lui ai crié très fort de me lâcher et je crois qu’il a eu peur, car il m’a lâché et j’ai réussi à revenir en arrière jusqu’à ce que j’arrive dans les autres grottes et puis dehors. Ils ne m’ont pas suivi. Et voilà, c’est fini !

L’adjudant Frappanto se caresse le menton. Il est resté très attentif durant tout le récit de Gustavio.

Il prend la parole d’un air songeur :

-       Ceci expliquerait peut-être un mystère non élucidé depuis la deuxième guerre mondiale. Attendez-moi ici un instant, je reviens.

Il sort de la pièce en laissant la famille Pietri seule.

Le papa de Gustavio se lève et entreprend de masser les épaules de son fils, signe qu’il est fier de lui. Maria, quand à elle, caresse pensivement le bras de Flavio qui a été captivé par le récit de son frère.

L’adjudant revient quelques instants plus tard avec un dossier fripé dans les mains.

Il en sort un article de journal jauni par les ans et lit :

« Hier soir, vers 19h00, un couple de juifs en cavale a réussit à franchir la frontière suisse en creusant un trou sous le grillage. Le couple était poursuivi par des carabiniers ainsi que par quelques membres de la Gestapo. Ceux-ci ont prévenu les autorités suisses. Les agents tessinois ont cherché toute la nuit le couple dans les rochers du Mont Palato sans parvenir à mettre la main dessus. A l’heure où nous imprimons cet article, nous n’en savons pas plus. »

Mauro cesse sa lecture et raconte :

-       Ils ont pensé que les carabiniers s’étaient trompés et une bagarre politique a failli éclater entre les agents suisses et italiens. Cette histoire est montée en épingle et un tas de gens se sont mis à regarder les couples bizarrement, de peur d’avoir quelque chose à se reprocher en côtoyant des fuyards. Pourtant les autorités soutenaient que les italiens avaient rêvé, il y a même une expression qui est restée : « Aller dans le Palato », c’est raconter que l’on est allé quelque part où l’on n’est pas allé. Cette histoire, mon père me l’a racontée souvent, il était caporal à Chiasso et chargé de cette affaire. Moi j’étais à l’école de recrue, j’avais dix-neuf ans en 1939. A l’armée aussi, tous mes amis connaissaient la fuite du couple fantôme. Du côté italien, on a transmis aux enfants l’autre version, celle des Tessinois qui ont laissé s’enfuir les Juifs sans rien faire. Et finalement, nous n’avons jamais su qui avait raison ou qui avait tort. Et surtout une question est toujours restée en suspens : qu’auraient fait les Suisses s’ils avaient retrouvé les deux jeunes gens ? J’ai souvent demandé à mon père et il a éludé la question à chaque fois.

Le père Pietri étonné demande :

-       Ce couple, pourquoi serait-il resté dans le Palato si longtemps ? Si c’est bien eux ?

-       L’endroit était encore plus sauvage et isolé qu’aujourd’hui. C’était la planque idéale, pour de jeunes gens effrayés qui pouvaient survivre avec peu de choses. Peut-être ont-ils adopté cet endroit pour y passer la fin de la guerre et peut-être qu’ils croient que la guerre sévit encore ! Ils ont eu des enfants si nous parlons bien de ces deux jeunes personnes.

 

 

 

Personne n’a remarqué que l’adjudant a oublié de fermer la porte en allant chercher le dossier et que l’agent Sarfati a écouté derrière la porte avec intérêt toute la discussion.

Personne n’a remarqué non plus lorsqu’il a pris le téléphone et appelé son père, un ancien fasciste pour lui raconter ce qu’il se passait et personne encore n’a remarqué qu’il se préparait une battue pour aller fouiller les rochers du Monte Palato avec quelques anciens collègues, majors et adjudants d’une époque révolue mais malheureusement encore d’actualité.

Mauro Frappanto demande à la famille Pietri de ne rien dire de toute cette aventure tant qu’il n’en a pas parlé à son supérieur, le colonel Romant. Qui sait comment les gens pourraient réagir ? Ils prendront une décision dans la soirée et les tiendront au courant.

La famille Pietri comprend très bien et prend congé de l’adjudant en promettant de ne rien dire avant d’avoir de ses nouvelles.

Le lendemain dans le journal local Il Courriere del Jiorno, on pouvait lire en première page :

 

Massacre d’une famille au Mont Palato, un épais mystère

Hier, en début de soirée, une curieuse chasse à l’homme a débuté avec quelques policiers, dont certains à la retraite. Après une course poursuite dans les rochers du Mont Palato, ils ont battu, terrassé et rendu prisonnière une famille de cinq personnes dont on ne sait encore rien pour l’instant. Les parents seraient décédés dans l’ambulance qui les transportait à l’hôpital cantonal de Chiasso. Les enfants seraient en vie mais deux se trouvent dans un état grave.  Il paraîtrait, de source non officielle, que cette famille vivait dans les rochers du Monte Palato. Nous ne comprenons pas la sauvagerie des policiers qui les ont conduits à ces actes monstrueux.

A l’heure où nous imprimons ces lignes, il ne nous est pas possible d’en savoir plus.

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                            Christie Jane (Mai 2004)

 

 

 

 

 

TEXTE REMARQUE AU CONCOURS SPEPA 2004

 


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